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Press release

ÉTHIOPIE, EGYPTE ET SOUDAN : LE GERD AU COEUR D’UNE CRISE GEOPOLITIQUE

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Published on: 12.05.2021

*** English below ***

Félix Atchadé

POSITION DU PROBLÈME

Le « Grand barrage de la renaissance éthiopienne » est un barrage en construction en Éthiopie sur le Nil bleu, près de la frontière avec le Soudan, dans l’état régional de Benishangul-Gumuz. Il est situé à une centaine de kilomètres en amont du barrage soudanais de Roseires Avec une puissance installée de 6 450 MW, il devrait être le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Le projet, rendu public le 31 mars 2011, a démarré le 28 mai 2013 et la construction devrait durer jusqu’en 2022. L’Éthiopie a lancé la construction de nombreux barrages pour développer l’agriculture irriguée et le potentiel hydroélectrique d’un pays qui manque d’énergie.

Depuis le démarrage du projet, la tension ne cesse de s’amplifier entre l’Éthiopie et l’Egypte et le Soudan. Les principales divergences formelles entre les parties portent sur la nature du futur accord (contraignant ou non), sur la rétention et la libération de l’eau par le GERD en période de sécheresse et de faibles précipitations, sur le mécanisme de règlement des différends (arbitrage international ou facilitation diplomatique) et sur les développements futurs en amont du barrage.

L’Éthiopie est particulièrement réticente à prendre des engagements sur les développements futurs sur le Nil et affirme que les négociations actuelles portent sur les opérations du GERD et non sur l’utilisation (future) des eaux du Nil. Pour l’Éthiopie le remplissage du barrage est une étape nécessaire à la poursuite de la construction de l’ouvrage qu’elle considère comme relevant de sa souveraineté.

DERNIERS DÉVELOPPEMENTS

Les derniers développent en date du contentieux entre les trois pays ont trait au remplissage des réservoirs. L’Éthiopie continue sur sa lancée de 2020 et prévoit de procéder au second remplissage du barrage lors de la prochaine saison des pluies (juin-juillet) 2021. L’Égypte et du Soudan ont condamné cette initiative. Le précédent remplissage du barrage en juin-juillet 2020 avait entrainé une escalade de la tension entre l’Égypte et l’Éthiopie.

Les négociations du 4 au 6 avril 2021 au sujet du barrage), entre les trois pays se sont soldées par un échec. Entamées depuis 2020 sous l’égide l’Union africaine (UA) avec le président sud-africain Cyril Ramaphosa, elles se poursuivent avec le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, qui occupe la présidence de l’UA pour l’année 2021. La médiation de l’UA fait suite à celle de l’administration Trump perçue comme trop favorable aux Egyptiens avait été rejetée par l’Éthiopie. Elle s’est imposée, pour le moment, même si l’Égypte et le Soudan souhaitent que l’Union européenne (UE), les Nations unies et les États-Unis agissent à titre de facilitateurs, voire de médiateurs, dans le cadre du processus.

Le gouvernement éthiopien a donc entrepris de financer seul la construction du barrage. Des contributions spéciales ont été demandées aux fonctionnaires et à tous les Éthiopiens à cette fin. Le gouvernement a ainsi émis des bons pour le financement du barrage. Presque tous les Éthiopiens ont ainsi participé à la construction du barrage, notamment via une diminution des salaires publics.

LES ENJEUX ET LES REPRÉSENTATIONS

Il s’agit de trouver un accord entre les trois parties sur la poursuite du remplissage du barrage qui devrait prendre encore quatre à sept ans, en fonction du volume d’eau retenu lors de chaque remplissage.

Au-delà des questions d’ordre techniques que soulèvent le remplissage des réservoirs du barrage, es pourparlers ont en toile de fonds des aspects politiques, historiques et symboliques essentiels pour les autorités des trois pays. Les trois parties, en particulier l’Égypte et l’Éthiopie, ne cessent de répéter que le Nil est un enjeu vital pour leurs pays et leurs populations.

L’Éthiopie souligne que l’atteinte de ses objectifs de développement en vue de sortir des millions d’Éthiopiens de la pauvreté dépend du GERD. Elle en fait un objet de souveraineté et aussi le symbole de projet de revivification de la Nation éthiopienne à l’histoire millénaire. Il est important de souligner que face au refus des bailleurs de fonds internationaux notamment la Banque mondiale, l’ouvrage a été construit grâce aux ressources internes. Des contributions spéciales ont été demandées aux fonctionnaires et à tous les Éthiopiens. Le gouvernement éthiopien a exigé de favoriser l’utilisation de produits locaux dans la construction qui a été confié à la société italienne Salini Impregilo, qui avait déjà construit des barrages dans le pays. L’Éthiopie considère qu’elle a des « droits naturels » sur les eaux du Nil bleu, qui fournit environ 80 % des eaux du Nil pendant la saison des pluies. Dans un pays où le pouvoir central est fortement contesté avec de nombreux foyers de tensions, la GERD est un des rares sujets à faire consensus et raffermir l’unité nationale. L’affirmation de la souveraineté sur le Nil bleu et le remplissage du barrage attirent l’adhésion populaire. Alors qu’à l’interne, le pouvoir fédéral combat violemment le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), il serait malvenu qu’il donne l’impression d’être faible vis des puissances extérieures (Egypte et Soudan) sur la question du GERD objet de fierté nationale.

L’Egypte considère qu’au-delà de l’importance socioéconomique des eaux du Nil, elle a des « droits historiques » sur un fleuve qui est le berceau de sa civilisation et dont elle est un « don ». C’est un sujet de fierté nationale. Le Caire affirme que le mode de subsistance de millions d’Égyptiens est en jeu dans ce dossier. En tant que puissance régionale, le régime égyptien ne veut ni donner du grain à moudre à ses détracteurs intérieurs potentiels ni donner l’impression de manquer de pouvoir politique sur une question qu’il considère comme essentielle à sa survie.

Le Soudan, quant à lui, est dans une période de transition dominée par les militaires, avec un Premier ministre civil qui s’efforce de jouer un rôle plus important que celui qui lui est attribué. La question du GERD est donc devenue un sujet de controverse entre les militaires et les civils au niveau national.
Au cours des deux derniers mois, la position du Soudan semble avoir évolué : à la neutralité précédente, il se range désormais plutôt du côté du Caire. Il est possible que la question du barrage ait également contribué à la montée — voire à la cristallisation — des tensions autour du différend frontalier entre l’Éthiopie et le Soudan, ce qui pourrait expliquer en partie le rapprochement du Soudan avec l’Égypte dans le dossier du GERD.

Plus que tout, la dimension symbolique est importante : l’hégémonie égyptienne sur la région qui est remise en cause, alors que le barrage est un symbole de fierté nationale en Éthiopie.

Annexe (PHOTO)

Le Nil est un fleuve d’une longueur d’environ 6 700 km, c’est avec l’Amazone, le plus long fleuve du monde. Il est issu de la rencontre du Nil Blanc et du Nil Bleu. Le Nil Blanc prend sa source au lac Victoria (Ouganda, Kenya, Tanzanie) et le Nil Bleu est issu du lac Tana (Éthiopie). Les deux branches s’unissent à Khartoum au Soudan, le Nil se jette dans la Méditerranée en formant un delta au nord de l’Égypte. En comptant ses deux branches, le Nil traverse le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, le Soudan et l’Égypte. Il longe également le Kenya et la République démocratique du Congo et son bassin versant concerne aussi l’Érythrée grâce à son affluent du Tekezé.

*** ENG ***

ETHIOPIA, EGYPT AND SUDAN: THE GERD AT THE HEART OF A GEOPOLITICAL CRISIS

Félix Atchadé

POSITION OF THE PROBLEM

The “Great Ethiopian Renaissance Dam” is a dam under construction in Ethiopia on the Blue Nile near the border with Sudan, in the Benishangul-Gumuz -Gumuzregional state. With an installed capacity of 6,450 MW, it is expected to be the largest hydroelectric dam in Africa. The project, made public on 31 March 2011, started on 28 May 2013 and construction is expected to last until 2022. Ethiopia has launched the construction of numerous dams to develop irrigated agriculture and the hydroelectric potential of a country that lacks energy.

Since the start of the project, tensions have been growing between Ethiopia and Egypt and Sudan. The main formal differences between the parties concern the nature of the future agreement (binding or non-binding), the retention and release of water by the GERD during periods of drought and low rainfall, the dispute settlement mechanism (international arbitration or diplomatic facilitation) and future developments upstream of the dam.

Ethiopia is particularly reluctant to make commitments on future developments on the Nile and argues that the current negotiations are about GERD operations and not about the (future) use of Nile waters. For Ethiopia, the filling of the dam is a necessary step for the further construction of the structure, which it considers to be under its sovereignty.

RECENT DEVELOPMENTS

The latest developments in the dispute between the three countries relate to the filling of the reservoirs. Ethiopia is building on its 2020 momentum and plans to fill the dam for the second time during the next rainy season (June-July) in 2021. Egypt and Sudan have condemned this move. The previous filling of the dam in June-July 2020 led to an escalation of tension between Egypt and Ethiopia.

Negotiations between the three countries on the dam (4-6 April 2021) ended in failure. The negotiations, which began in 2020 under the aegis of the African Union (AU) with South African President Cyril Ramaphosa, are continuing with the President of the Democratic Republic of Congo (DRC), Félix Tshisekedi, who holds the AU presidency for the year 2021. The AU’s mediation follows that of the Trump administration, which was seen as too favourable to the Egyptians and was rejected by Ethiopia. For the time being, the AU mediation has prevailed, even though Egypt and Sudan want the European Union (EU), the United Nations and the United States to act as facilitators, if not mediators, in the process.

The Ethiopian government, therefore, undertook to finance the construction of the dam alone. Special contributions were requested from government officials and all Ethiopians for this purpose. The government issued vouchers for the financing of the dam. Almost all Ethiopians participated in the construction of the dam, including through a reduction in public salaries.

ISSUES AND REPRESENTATIONS

The aim is to reach an agreement between the three parties on the continued filling of the dam, which is expected to take another four to seven years, depending on the volume of water retained during each filling.

In addition to the technical issues involved in filling the dam’s reservoirs, the talks have political, historical and symbolic aspects that are essential for the authorities of the three countries. The three parties, particularly Egypt and Ethiopia, have repeatedly stated that the Nile is a vital issue for their countries and their people.

Ethiopia stresses that the achievement of its development goals to lift millions of Ethiopians out of poverty depends on GERD. It makes it an object of sovereignty and also a symbol of the revival project of the Ethiopian nation with its thousand-year history. It is important to note that in the face of the refusal of international donors, notably the World Bank, the structure was built with internal resources. Special contributions were requested from civil servants and all Ethiopians. The Ethiopian government demanded that local products be used in the construction, which was entrusted to the Italian company Salini Impregilo, which had already built dams in the country. Ethiopia considers that it has “natural rights” to the waters of the Blue Nile, which provides about 80% of the Nile’s water during the rainy season. In a country where the central government is highly contested with many hotbeds of tension, the GERD is one of the few issues that can build consensus and national unity. The assertion of sovereignty over the Blue Nile and the filling of the dam attract popular support. While internally, the federal government is violently fighting the Tigray People’s Liberation Front (TPLF), it would be inappropriate for it to give the impression that it is weak vis-à-vis external powers (Egypt and Sudan) on the issue of the GERD, which is an object of national pride.

Egypt considers that beyond the socio-economic importance of the Nile waters, it has “historical rights” over a river that is the cradle of its civilisation and of which it is a “gift”. This is a matter of national pride. Cairo claims that the livelihood of millions of Egyptians is at stake in this issue. As a regional power, the Egyptian regime neither wants to give grist to its potential domestic critics nor to give the impression of lacking political power on an issue it considers essential to its survival.

Sudan, on the other hand, is in a military-dominated transition period, with a civilian Prime Minister striving to play a more prominent role than the one assigned to him. The issue of GERD has therefore become a matter of national military-civilian contention.
Over the past two months, Sudan’s position seems to have shifted from its previous neutrality to one that sides with Cairo. It is possible that the dam issue has also contributed to the rise – or even crystallisation – of tensions around the Ethiopia-Sudan border dispute, which could partly explain Sudan’s rapprochement with Egypt on the GERD issue.

Attachment (PHOTO)

The Nile is a river of about 6,700 km in length, and together with the Amazon, it is the longest river in the world. It is the result of the meeting of the White Nile and the Blue Nile. The White Nile has its source in Lake Victoria (Uganda, Kenya, Tanzania) and the Blue Nile originates from Lake Tana (Ethiopia). The two branches join at Khartoum in Sudan, and the Nile flows into the Mediterranean forming a delta in northern Egypt. Including its two branches, the Nile flows through Rwanda, Burundi, Tanzania, Uganda, Ethiopia, South Sudan, Sudan and Egypt. It also flows through Kenya and the Democratic Republic of Congo, and its watershed also includes Eritrea through its tributary the Tekeze.

More than anything, the symbolic dimension is important: the Egyptian hegemony over the region is being challenged, while the dam is a symbol of national pride in Ethiopia.